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Sébastien Joly : "Je veux bien finir ma saison."

Revenu fatigué et heureux dans sa bonne ville de Saint-Vallier, Sébastien Joly profite de l’après-Tour pour se ressourcer. Nous en avons profité pour revenir sur ses trois semaines de bonheur et de souffrance, une expérience inoubliable dans la vie d’un sportif de haut niveau.

Le Réveil : Quels sont tes sentiments après ce premier Tour de France, maintenant que tu es rentré à Saint-Vallier ?
Sébastien Joly : Je suis content, content d’en avoir terminé. Trois semaines avec tout le temps du monde autour de soi et une course difficile, on n’a pas le temps de faire grand-chose et ça passe très vite. Rouler sur les Champs Élysées a été un grand bonheur car tout s’est bien passé dans mon équipe qui termine à huit et si Sébastien Hinault ne tombe pas, nous aurions été au complet. Retrouver ses amis, revenir chez soi, c’est bon aussi.

L.R. : C’est déjà ta cinquième saison au plus haut niveau. Sur ce premier Tour, as-tu appris des choses que tu ne connaissais pas sur le cyclisme professionnel ?
S.J. : Non, parce que ça se court comme une course à étapes classique. La seule grosse différence vient de la surmédiatisation et de l’affluence énorme du public. Le plateau est plus relevé mais ce n’est pas plus difficile, sauf sur la durée. Par contre, nous avons deux jours de repos. Dans mon esprit, je considérais que je partais pour trois périodes distinctes d’une semaine chacune. Les jours de repos m’ont permis de bien récupérer, de souffler et de relâcher la pression nerveuse, pour trouver les ressources psychologiques et la motivation. Chaque matin, je repartais au top de ma forme ou presque après les massages de la veille et une bonne nuit.

L.R. : Comment se passe une journée type du Tour ?
S.J. :
Si c’est une étape de plaine, le départ est à 13h. Nous nous levons entre 9h et 9h 30. Je commence toujours par un petit-déjeuner normal avec tartines, café et de temps en temps un petit croissant. Dans la foulée, je mange une omelette avec une assiette de pâtes et je finis par un petit café. Ensuite, nous restons dans la chambre un moment après avoir repris notre linge propre. La valise est bouclée et part avant nous. Je prépare un petit sac pour la course et nous prenons le camping-car où Roger Legeay fait le briefing sur le lieu de départ. Après, c’est variable mais il faut aller signer et, si j’ai le temps, je passe au village où je peux discuter un peu, lire la presse et aller au stand du Crédit Agricole. Mon vélo a été amené sur une voiture de l’équipe et je le retrouve près du bus. C’est le moment où nous rencontrons aussi les médias en évitant de trop rester debout… Si c’est de la montagne, nous partons à 11h et tout est avancé de deux heures.
Après l’arrivée de l’étape, nous sommes aussitôt pris en charge par un soigneur qui nous donne à boire et nous indique où est le bus de l’équipe. Là, nous nous changeons pour nous remettre en tenue de coureur mais au sec, après une petite toilette ! Nous mangeons et buvons un peu puis c’est la route jusqu’à l’hôtel où nous attend une petite collation car le repas se passe souvent tard. Après la douche, c’est le massage qui dure environ une heure. Sur le Tour, c’est bien car chaque kiné n’a que deux coureurs, trois au maximum. Dès que j’ai un moment, j’ouvre l’ordinateur, je me connecte pour lire mes messages puis c’est le repas, éventuellement un peu de télévision et il faut dormir…

L.R. : Comment se passe la cohabitation d’un nouveau venu dans le peloton du Tour ?
S.J. 
: Dans le Tour, il y a tellement de tension que chacun est très concentré et ne va pas saluer tout le monde avant le départ, par exemple. Il y a la pression des directeurs sportifs et il est impossible d’être décontracté en se laissant vivre en fin de peloton. Sur les autres courses, on entend rouspéter quand un coureur fait le départ mais pas sur le Tour. Tout le monde a conscience de l’importance de la course et se donne à fond. Je me souviens qu’au départ de Carcassonne, la bagarre a duré plus de deux heures ! Celui qui attaque au kilomètre 0 n’a aucun scrupule et personne ne dit rien. Pour cela, il faut bien se placer, faire ses besoins avant pour n’avoir pas à s’arrêter ensuite… Par contre, il faut aussi de la réussite. Sur plusieurs étapes, j’ai attaqué cinq ou six fois sans jamais réussir. À Annemasse, il pleuvait. J’ai enlevé l’imper pour le mettre dans la poche du maillot, j’ai remonté le peloton. Ça bagarrait pas mal, je me suis replacé dans les roues et, dans une courbe à droite, c’est parti. J’étais dans la bonne roue et ça m’a réussi sur une seule attaque… pour aller faire 4ème à l’arrivée à Lons-le-Saunier !

L.R. : Quels types de rapport avais-tu avec les grandes figures du peloton, comme Lance Armstrong, le boss ?
S.J. :
Je n’ai pas eu tellement de contacts. C’est un coureur que je ne mets pas au-dessus des autres héros du Tour de France, même s’il en gagne un septième. C’est difficile de comparer les époques mais il n’est pas plus grand que les Merckx, Hinault, Indurain, Anquetil… Je n’ai eu aucun contact spécial avec lui. Sa venue dans mon échappée vers Lons-le-Saunier était cocasse mais s’il a des comptes à régler avec Simeoni, qu’il les règles avec lui sans nuire aux autres coureurs. Lance Armstrong n’est pas très expansif et son équipe est comme un club fermé.

L.R. : Si demain, Lance Armstrong vient te voir pour te demander de signer dans son équipe, quelle sera ta réponse ?
S.J. :
Ce sera non, sans équivoque.

L.R. : Comment as-tu ressenti l’aventure de Thomas Voeckler qui a été ton compagnon en sports-études puis chez les pros ?
S.J. :
C’est extraordinaire ! Nous avons le même âge et nous sommes restés ensemble, de 1996 à 2002. C’est un bon copain et je suis très content de ce qu’il a fait : Champion de France et tous ces jours en jaune. En plus, il va participer aux Jeux Olympiques, une super expérience. Par contre, je tiens à dire que ce qu’il a fait, il ne le doit pas du tout à la chance. Dès le prologue, il a été toujours devant et, le jour où il prend le maillot, O’Grady, le second, est à trois minutes… Il a obtenu ces résultats grâce à son travail, à sa persévérance et en frottant pour être devant.

L.R. : Est-ce que cela n’aurait pas pu arriver à Sébastien Joly ?
S.J. :
Non, j’ai encore du mal à frotter tout le temps, surtout en début de Tour où tout le monde est très nerveux. Ce qui m’a plu, c’était de travailler pour l’équipe quand il le fallait puis souffler ensuite en queue de peloton pour décompresser. Ce que Thomas Voeckler a fait, je n’aurais pas été capable de le faire. Psychologiquement, c’est très difficile. Il faudra attendre un peu…

L.R. : Si tu devais garder un souvenir de ton premier Tour…
S.J. :
Un souvenir, non… J’en garderai quatre. D’abord, c’est l’événement en lui-même en le vivant de l’intérieur. Ensuite, je n’oublierai jamais la journée dans le Vercors : traverser son département et avoir autant de supporters à partir du col des Limouches... Au pied de ce col, je n’étais pas bien du tout. Je me suis bien aspergé et je suis reparti. Puis, jusqu’à Villard-de-Lans, j’ai entendu scander mon nom. Mon troisième souvenir reste l’Alpe d’Huez : ouvrir la route devant une foule pareille, c’est inoubliable ! Enfin, c’est l’étape où je finis 4ème qui restera dans ma mémoire. Comme la voiture ouvreuse annonçait les coureurs échappés en disant que j’étais le seul Français, les gens m’encourageaient… Il n’y en avait que pour moi !

L.R. : Côté désagréable… quand tu es lâché…
S.J. :
Le plus dur, ça a été incontestablement le final de Saint-Flour… Même si les gens m’encouragaient, je ne savourais pas de la même façon. En début d’étape, j’étais motivé, j’allais dans les coups puis mes forces m’ont lâché et j’ai pris un coup de chaleur… Le soir, arrivé à l’hôtel, j’avais de la fièvre, j’avais une bronchite et mon équipe m’a demandé d’en faire un peu moins. Ça restera ma journée la plus difficile.

L.R. : Christophe Édaleine a-t-il pu te faire profiter de son expérience ?
S.J. :
Pendant le Tour, nous ne sommes pas tellement vus. Nous n’avons partagé le même hôtel qu’à Besançon, pour deux nuits, mais le Tour était fini… Avant, c’était bonjour, un sourire, mais pas plus car ce n’est pas possible. Même dans ma propre équipe, chacun est tellement pris que les relations sont limitées. Christophe m’avait juste expliqué comment se passaient les jours précédant le départ mais l’idéal est vraiment d’apprendre par soi-même.

L.R. : Quelles sont tes perspectives pour la dernière partie de la saison et la saison prochaine ?
S.J. :
À Annemasse, j’ai signé pour un an de plus dans l’équipe Crédit Agricole, une formation déjà retenue pour le Pro-Tour et je sais qu’en 2005, je ferai un des trois grands tours. C’est le plus important pour moi. Ensuite, ce Tour de France m’a permis de faire ma place dans l’équipe, de m’y installer. Cet après-midi (NDLR : mardi 27 juillet), j’irai rouler deux heures mais je ne ferai pas de grande sortie cette semaine. Dimanche, je cours la Hew Classic (Coupe du Monde) à Hambourg, sans objectif particulier. Ensuite, j’aimerais faire le Tour de l’Ain puis celui du Limousin et surtout être sélectionné pour les Championnats du monde à Vérone. J’en ai parlé avec Frédéric Moncassin, le nouveau sélectionneur, et nous nous sommes bien compris. Si je suis retenu, j’aurai réalisé mes deux rêves : le Tour et le mondial. Après un début de saison gâché par une blessure au genou, je veux me servir du Tour comme d’une rampe de lancement et m’exprimer au maximum pendant les deux mois et demi qui restent.
Quant à 2005, je sais que ce Pro-Tour sera très difficile. Notre équipe va devenir plus internationale mais j’espère progresser. Cette évolution du cyclisme est normale même si, pour nous, Français, il faudra encore un à deux ans d’adaptation. En tout cas, j’apprécie qu’en France nous respections les normes éthiques et financières indispensables à la survie de notre sport.

Jean-Paul Degache
Le Réveil de Vivarais (30/07/2004)

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